La vision chrétienne des relations entre chrétiens et musulmans, par le Cardinal Jean-Louis Tauran

Pour-le-cardinal-Tauran-les-religions-sont-la-solution-incontournable-des-conflits-en-cours_article_main

Le président du Conseil Pontifical pour le dialogue interreligieux, le Cardinal Jean-Louis Tauran, était invité dimanche 14 septembre 2014 par le diocèse de Versailles, dans le cadre de « l’année Saint-Louis ». Il a donné une conférence sur « La vision chrétienne des relations entre chrétiens et musulmans ». Retrouvez ici le texte de son intervention.

Parler de "la vision chrétienne des relations entre chrétiens et musulmans" dans le contexte d’aujourd’hui peut sembler une provocation. Face aux centaines de morts, aux milliers de réfugiés et de blessés du Moyen-Orient, la tentation est grande de dire à quoi sert le dialogue ? Avec qui dialoguer ? Les religions sont-elles facteurs de violence ou de paix ?

 

Je dirais tout d’abord que les religions ne sont pas à l’origine du chaos actuel. Mais il est vrai qu’on ne peut comprendre la situation sans prendre en compte les religions, en particulier les trois monothéismes, et que les religions seront un élément incontournable dans la solution des conflits en cours.

 

En second lieu, je désire attirer votre attention sur la formulation du titre de notre rencontre : Vision chrétienne des relations entre chrétiens et musulmans. En effet, nous n’allons pas nous livrer à un exercice de théologie comparée christianisme/islam. Nous allons évoquer les relations qui se sont établies entre les adeptes des deux religions. Le dialogue interreligieux est normalement précédé par le dialogue de la vie entre les croyants : des hommes et des femmes, parfois voisins de palier, confrontés aux mêmes problèmes. Il s’agit de se connaître, de se comprendre, de "s’apprivoiser".

 

Or, nous constatons que malgré tant d’efforts récents, nous ne nous connaissons pas encore. Nous avons peur les uns des autres. Évidemment le terrorisme pratiqué au nom de l’islam par des musulmans dévoyés ne contribue guère à favoriser la confiance mutuelle. En outre, l’islam est de nature complexe : il est à la fois religion, société et État, qui ne distingue pas le temporel du spirituel. Tant et si bien que beaucoup d’incompréhensions sont dues à l’ignorance. Voilà pourquoi, je commencerai par évoquer à grand traits ce qu’est l’Islam avant de présenter sa spécificité, en particulier dans les instances de dialogue.

 

L’ISLAM

 

Son fondateur, Mahomet, naquit vers 570, à La Mecque, ville prospère sur la route des épices, mais aussi centre religieux où les tribus païennes arabes se rendaient en pèlerinage dans les nombreux sanctuaires de la ville. Parmi ceux-ci, le plus honoré était la Kaaba (le Cube), contenant des idoles variées et, dans un coin, une météorite tombée du ciel dans un passé immémorial.

 

Mahomet appartenait à une famille de notables (les Koreish) qui étaient en réalité les conservateurs de la Kaaba. Le jeune Mahomet observa dès son plus jeune âge les pratiques religieuses courantes et, de bonne heure, il conçut une répugnance tenace pour l’idolâtrie des Bédouins en même temps qu’un respect grandissant pour le monothéisme juif et chrétien.

 

Au cours d’une de ses promenades dans la montagne, l’ange Gabriel lui aurait crié : « récite ». À la suite de visions successives, il acquit la conscience d’être le prophète du Dieu unique. Très vite objet de jalousie, les marchands de La Mecque menacèrent de le tuer, le contraignant à se réfugier à Médine. Il s’y imposa rapidement à la fois comme chef religieux et gouverneur de la ville. Ayant constitué une armée, il conquit La Mecque, détruisant les idoles de la Kaaba, mais en y laissant toutefois la pierre noire. Dans les deux années qui suivirent, Mahomet affermit si bien sa position de chef religieux et de chef politique que sa mort, en 632, n’arrêtera pas la diffusion de la croyance nouvelle.

 

SA DOCTRINE

 

En quoi consiste-t-elle ? Ce n’est pas une religion dogmatique. C’est un mode de vie : soumission à la volonté de Dieu en tout domaine (islam). Religion et existence, foi et politique sont inséparables. Disons : une fraternité humaine sous le regard de Dieu.

 

► En Islam il n’y a ni clergé, ni sacrements. Tout repose sur 5 piliers :

 

1. Proclamer l’unicité de Dieu, et que Mahomet est son prophète.

2. Prier cinq fois par jour, tourné vers La Mecque.

3. Faire l’aumône.

4. Pratiquer le jeune du Ramadan

5. Accomplir le pèlerinage à La Mecque.

 

► Ces directives majeures sont complétées par des observances rituelles : interdiction de manger du porc, de jouer pour de l’argent, de pratiquer l’usure, de peindre des images sacrées (aucun portrait de Mahomet). On y trouve aussi des dispositions relatives au mariage et au divorce.

 

► Pour un musulman, les paroles de Mahomet inscrites dans le Coran sont l’expression définitive et absolue de la volonté de Dieu. Ces paroles annulent toutes les révélations précédentes. On ignore encore si le Coran fut consigné par écrit durant la vie de Mahomet, mais il est certain que, peu après sa mort, un de ses secrétaires transcrivit le livre et en donna une version qui fait autorité. Le Coran (lire, réciter) est un livre qu’Allah aurait dicté en arabe à Mahomet. Dieu y a tout dit et personne ne peut y ajouter quoi que ce soit. Il serait comme le résultat d’une « dictée divine ».

Le Dieu de l’islam est en réalité le Dieu des juifs et des chrétiens. Les musulmans vénèrent les prophètes bibliques, y compris Jésus : évidemment le Jésus historique et non pas le Christ. Mais pour un musulman, Mahomet demeure « le sceau des prophètes ». Il n’est ni un sauveur, ni un messie. Pour les musulmans, il est essentiellement celui par lequel Dieu a choisi de parler. S’il est une "religion du livre", c’est bien l’islam !

 

Mais nous avons des points en commun, comme dira saint Jean-Paul II à Kaduna, au Nigeria (1982) : « Nous vivons sous le soleil du même Dieu miséricordieux ; nous croyons les uns et les autres en un seul Dieu, Créateur de l’homme… Nous avons le privilège de la prière, le devoir d’une justice accompagnée de compassion et d’aumône et, avant tout, un respect sacré pour la dignité de l’homme qui se trouve à la base des droits fondamentaux de tout être humain, y compris le droit à la vie de l’enfant qui n’est pas encore né ».

 

L’ISLAM EN EXPANSION

 

Forts de cette doctrine relativement simple, dès la mort de Mahomet (632), ses disciples vont s’élancer au-delà de la Péninsule arabique et, grâce à l’habileté des trois premiers califes (Abou Bakr, Omar et Othman), en moins de deux décennies, ils investiront les plus riches principautés du Proche-Orient : la Syrie tombe en 635, l’Irak en 637, la Palestine en 640, l’Égypte en 642 et, en 650, l’empire perse tout entier. Impressionnant ! Au début, personne ne prit le temps pour parler de conversion ou de gouvernement. Les nouveaux maîtres imposèrent seulement un tribut à payer et la tolérance était assurée. Mais conquête après conquête, la nouvelle religion finit par s’imposer. Je rappelle que l’islam règnera huit siècles en Espagne méridionale et deux siècles en Sicile (IXe – XIIe).

 

Pendant toute l’époque médiévale, la situation se stabilisa, malgré l’aventure des Croisades (fin du XIe s. jusqu’au XIIIe s.). C’est durant cette période que Pierre le Dalmate traduira le Coran en latin, que François d’Assise établira des contacts avec des chefs religieux musulmans et que Louis IX, prisonnier des "Sarrasins" en 1250, aura des conversations avec le sultan. Celui-ci restera impressionné par la sérénité de son illustre prisonnier. Le roi pratiqua déjà le dialogue interreligieux au sens moderne du terme, en admirant la bibliothèque du sultan, mais en manifestant une vive détestation de la « fausse religion ». Ainsi, au dialogue succéda "l’annonce". Un de ses biographes rapporte cette conversation. Le sultan : « Comment vous portez-vous seigneur roi ? ». Réponse de Louis : « Tant bien que mal ». Le sultan rétorque : « Pourquoi ne vous portez-vous pas bien ? ». Et Louis de répondre : « C’est que je n’ai point gagné ce que je désirais ». « Et qu’est-ce donc ? », interrogea le sultan. « C’est votre âme » reprit le roi, et d’ajouter : « Je n’ai point souci de retourner jamais dans mon royaume de France pourvu que je gagne à Dieu votre âme et les âmes des autres infidèles ».

 

Mais le grand événement demeurera l’empire abbasside de Bagdad qui découvrira dans la ferveur toute la richesse de l’héritage hellénistique qui vient d’être traduit en arabe. La raison grecque envahit alors tous les domaines du savoir. Ainsi naquit la philosophie musulmane (falsafa). C’est cette "falsafa" qui transmettra, grâce à Avicenne et Averroès, Platon et Aristote au Moyen-Âge chrétien. L’islam d’alors élabora une culture où l’art, la poésie, la philosophie prospérèrent à Bagdad. Les mathématiques et la médecine progressèrent notablement et l’architecture donna des chefs-d’œuvre (mosquée de Cordoue).

 

Mais, à partir du XIVe s. jusqu’au XIXe s., le monde musulman va sombrer dans un engourdissement que certains qualifient de « conservatisme figé ». C’est le choc brutal du débarquement en Égypte, en 1798 d’un certain Napoléon, qui n’est encore que le général Bonaparte, qui tirera les musulmans de leur langueur. Cela se poursuivra par la colonisation plus ou moins directe de presque tous les pays musulmans.

 

L’aspect religieux n’intéresse guère les colonisateurs, mais ils seront contraints de prendre en compte l’islam dans sa double dimension de religion et de communauté organisée. Il convient de souligner que les théologiens du XIXe siècle avait une vision fort pessimiste du sort des païens : ils sont tout simplement promis à l’enfer si l’on ne court pas leur annoncer Jésus-Christ. Il faudra attendre le début du XXe s. pour commencer à parler de « l’infidèle de bonne foi ». En ce qui concerne l’islam, on glosera souvent sur l’immoralité qu’engendre la polygamie (oubliant les patriarches de la Bible !). Tout cela, évidemment, selon les catégories de l’époque.

 

C’est sur ce fond de pessimisme que va intervenir un renversement de perspective grâce à un petit groupe d’orientalistes conduits par Louis Massignon (Miguel Palacios, Abdeljalil, Louis Gardet). Massignon, grâce à son expérience de jeune orientaliste revenu à la foi, découvrit le monde musulman à Bagdad. Plus mystique que théologien, il voyait dans l’islam l’héritier d’Abraham. Pour lui, l’heure était providentielle pour recueillir les promesses et les bénédictions faites à Ismaël... Il visita souvent Jean-Baptiste Montini et, dit-on, son souvenir aurait pesé lorsque Paul VI décida que le Concile Vatican II parlerait aussi des musulmans.

 

L’ISLAM AU CONCILE VATICAN II

 

Lorsque le Concile (1962-1965) se réunit, son programme ne prévoyait rien au sujet de l’islam, pas plus d’ailleurs qu’au sujet des autres religions non chrétiennes. Sauf le judaïsme. C’est la présentation du projet de Déclaration sur le judaïsme qui amena les patriarches orientaux à demander que parallèlement, des textes soient produits, qui reconnaîtraient les valeurs de l’islam. Comme le Concile prévoyait de parler deux fois du judaïsme, deux textes sur l’islam furent donc élaborés et, après bien des discussions et des transformations, furent adoptés par une écrasante majorité.

 

► Le premier texte, dans la Constitution sur l’Église, Lumen gentium (n. 16), a l’intérêt de situer l’islam comme la première des grandes religions monothéistes non bibliques. En reprenant, inversé, le schéma de Paul VI dans son encyclique Ecclesiam Suam (1964) :

 

« Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur et, en premier lieu, les musulmans, qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique et miséricordieux, qui jugera les hommes au dernier jour ».

 

► Le second, plus long, forme le n°3 de la déclaration Nostra aetate. Après avoir dit un mot sur les religions asiatiques et africaines (NA, n. 1) et avoir admis le principe général que tout ce qu’il peut y avoir de bon dans les religions non chrétiennes vient de Dieu, le Concile aborde l’Islam :

 

« L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu un, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne. Si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le Concile les exhorte à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté ».

 

Il faut remarquer que les premiers mots du texte (« l’Église regarde avec estime les musulmans ») invitent à oublier le passé et appellent non seulement à dialoguer, mais à collaborer pour le bien de l’humanité. Dans le dialogue, on est encore face à face. Dans la collaboration, on est côte à côte, regardant ensemble dans la même direction. En travaillant ensemble, au nom de notre fois commune en Dieu, nous aidons l’homme à réaliser toutes les dimensions de son humanité.

 

Je souligne que c’est la première fois, dans l’histoire de l’Église, qu’un texte du Magistère reconnaît qu’il y a des parcelles de vérité dans les autres religions. Certes, saint Justin avait déjà parlé des semina verbi, mais nous n’étions pas là au niveau du Magistère de l’Église. Oublier le passé, dialoguer et collaborer, demandait le Concile aux chrétiens comme aux musulmans, mais surtout changer le présent. C’est dans ce contexte qu’il faut situer le dialogue interreligieux, dont je vais vous parler maintenant.

 

FONDEMENTS THÉOLOGIQUES

 

Si l’Église encourage le dialogue interreligieux, ce n’est pas par esprit de tolérance ou parce que l’interprétation de "hors de l’Église point de salut" est moins rigoureuse. Le dialogue interreligieux se fonde théologiquement soit dans l’origine commune de tous les êtres humains créés à l’image de Dieu, soit dans le destin commun qui est la plénitude de la vie en Dieu, soit dans la présence active de l’Esprit Saint parmi les adeptes d’autres traditions religieuses (Commission Théologique Internationale, 1997, n. 25).

 

Le Nouveau Testament témoigne de la volonté universelle de salut – « Dieu… veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Tm 2, 4) :

 

« Je [Pierre] me rends compte en vérité que Dieu est impartial et, qu’en toute nation, quiconque le craint et pratique la justice trouve accueil auprès de Lui » (Ac 10, 34-35).

 

Un des fondements théologique du dialogue est la certitude de la présence et de l’action de l’Esprit au-delà de l’Église et de ses mots. Ce qui a fait dire à saint Jean-Paul II, dans son encyclique Redemptoris Missio (n. 29), que les rapports de l’Église avec les autres religions sont inspirés par un double respect : respect pour l’homme dans sa quête de réponses aux questions les plus profondes de sa vie et respect pour l’action de l’Esprit-Saint dans l’homme (RM, n. 29).

 

Revenant sur la rencontre interreligieuse d’Assise, saint Jean-Paul II affirmera qu’elle a été pour lui l’occasion de redire sa conviction que toute prière authentique est suscitée par l’Esprit Saint mystérieusement présent dans le cœur de tout homme (Cf. RM, n. 29).

 

Un des acquis les plus significatifs du Concile Vatican II est sans doute le regard bienveillant qu’il porta sur les religions et leurs adeptes :

 

« L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes » (Nostra aetate, n. 2).

 

Comme saint Paul qui s’efforce d’oublier ce qui est en arrière et, se portant vers ce qui est en avant, court vers le but (Cf. Ph 3, 13-14a), ainsi les pères du Concile invitent les chrétiens et les musulmans à « oublier le passé », « à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle », en vue de protéger et de promouvoir ensemble, la justice sociale, la paix, les valeurs morales et la liberté, et ceci « pour tous » (cf. Nostra aetate, n. 3).

 

Le Pape Paul VI a été sans doute un "géant" du dialogue en général et de celui avec les croyants des autres religions en particulier. Pourtant, ceci ne l’a pas empêché d’être un grand missionnaire. Un fait émouvant dans la vie de ce futur bienheureux : il est mort le 6 août 1978, en la fête de la Transfiguration, 14 ans après la publication de son encyclique programmatique Ecclesiam Suam !

 

Parmi ses phrases lapidaires : « L’Église doit entrer en dialogue avec le monde dans lequel elle vit. L’Église se fait parole ; l’Église se fait message ; l’Église se fait conversation » (n. 67). Ce qui se dit du dialogue avec le monde, se dit aussi - et à plus forte raison - du dialogue avec les croyants des autres religions.

 

Alors, comment définir le dialogue interreligieux ? Il n’est pas une conversation entre amis, il n’est pas non plus une conversation, il n’a pas pour but de créer une "religion mondiale" satisfaisant tout le monde. Plus positivement, il a pour but de créer un espace pour un témoignage entre croyants qui permette une connaissance de la religion de l’autre et des comportements éthiques qui en découlent.

 

Une fois constatées nos convergences et nos différences, il nous est demandé de considérer comment mettre à la disposition de la société ce patrimoine pour contribuer à la paix, à la compréhension et à la collaboration entre les peuples. Il s’agit de connaitre l’autre tel qu’il est, et donc tel qu’il a le droit d’être connu. Et non pas tel qu’on dit qu’il est ou tel qu’on voudrait qu’il soit. Le dialogue interreligieux n’est donc pas autre chose qu’un long pèlerinage vers la Vérité qu’accomplissent les croyants et les chercheurs de l’Absolu. Dans le dialogue, on rend aussi hommage à toutes les parcelles de vérité que Dieu a bien voulu semer dans toutes les cultures et les religions. Comme on l’a dit « celui qui est engagé dans le dialogue doit en profiter pour se laisser convertir davantage par Dieu, car tout homme est tenu de chercher la Vérité, et quand il l’a trouvée, d’y adhérer et d’y conformer sa vie » (Cf. Dignitatis humanae).

 

La démarche n’est pas facile, elle suppose une liberté intérieure. Il faut être capable de :

 

- Façonner une attitude pleine de respect pour l’autre.

- Savoir accueillir et se taire pour écouter l’autre.

- Avoir un parti-pris de bienveillance.

- Donner à tous l’opportunité de s’exprimer en toute liberté.

- Ne jamais édulcorer sa propre identité religieuse.

 

Avec humilité, je dirais que, comme dans le mariage, le vivre-ensemble suppose un apprivoisement et une disponibilité réciproque, ce qui oblige les uns et les autres à redécouvrir leur propre identité, à regarder l’autre avec sincère bienveillance. C’est justement entre ces deux exigences (l’affirmation de son identité et la connaissance de l’autre) que se situe le dialogue interreligieux. Dans la Vérité. Il est toujours une découverte et une rencontre.

 

Comme vous le voyez, le dialogue interreligieux n’a pas pour but la conversion, bien qu’il créé un climat qui lui est favorable. La conversion est la rencontre de deux libertés (celle de Dieu et celle de l’homme) sur lesquelles nous n’avons aucune prise.

 

PLACE PRIVILÉGIÉE DU DIALOGUE ISLAMO-CHRÉTIEN

 

Elle s’explique d’abord par des motifs théologiques. En effet, l’islam est le troisième entre les monothéismes abrahamiques. Si nous pouvons parler à bon droit des juifs comme étant nos « frères majeurs », nous pourrions définir les musulmans, sans les offenser, comme « nos frères mineurs » !

 

Tout en "acceptant" l’islam dans la famille d’Abraham, nous ne pouvons pas pour autant parler de "révélation islamique", car l’islam qui adopte le monothéisme juif, nie farouchement celui chrétien, le mystère trinitaire et les autres mystères qui ont en Jésus leur centre : l’Incarnation et le mystère pascal de passion, mort et résurrection. Jean-Paul II parle à juste titre de régression dans la révélation dans le cas de l’islam. Il a également merveilleusement résumé les différences théologiques entre chrétiens et musulmans : « La loyauté exige [aussi] que nous reconnaissions et respections nos différences. La plus fondamentale est évidemment le regard que nous portons sur la personne et œuvre de Jésus de Nazareth. […] pour les chrétiens, ce Jésus les fait entrer dans une connaissance intime du mystère de Dieu et dans une communion filiale à ses dons, si bien qu’ils le reconnaissent et le proclament Seigneur et Sauveur. Ce sont là des différences importantes, que nous pouvons accepter avec humilité et respect » (Rencontre avec les jeunes musulmans à Casablanca, 19 août 1985).

 

D’autre part, la révélation du Christ (celle qu’il fait et qui est en même temps révélation de lui-même) est la parole finale de Dieu à l’humanité :

 

« 1Après avoir, à maintes reprises et sous maintes formes, parlé jadis aux Pères par les prophètes, Dieu, 2en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par qui aussi il a fait les siècles. 3Resplendissement de sa gloire, effigie de sa substance, ce Fils, qui soutient l’univers de sa parole puissante, ayant accompli la purification des péchés, s’est assis à la droite de la Majesté dans les hauteurs, 4devenu d’autant supérieur aux anges que le nom qu’il a reçu en héritage est incomparable au leur » (Hb 1, 1-4).

 

Cela dit, il convient d’attirer l’attention de nos interlocuteurs et amis musulmans : dans l’affirmation de la clôture de la révélation par celle de Jésus, il n’y a rien qui soit contre leur religion ou son fondateur. Ceci vaut pour toute revendication de révélation successive à celle du Christ. Tout en s’agissant d’une observation qui semble évidente ou même naïve, elle a pourtant, à la lumière de l’expérience, son utilité.

 

L’histoire, plutôt mouvementée - encore à écrire ! -, entre les deux communautés et son impact, la plupart du temps négatif, sur le présent (conquêtes -ou invasions- islamiques, croisades, colonialisme et néo-colonialisme) est un motif ultérieur en vue d’un dialogue authentique.

 

La présence de communautés chrétiennes autochtones dans des pays à majorité islamique et celle de populations musulmanes immigrées dans des pays de tradition chrétienne ne peuvent pas être ignorées, si l’on veut vivre en paix, les uns avec les autres, non à côté des autres.

 

Les événements tragiques des derniers mois, surtout les atrocités commises par les combattants du soit disant "État islamique", ont jeté une ombre épaisse sur le dialogue islamo-chrétien. La Déclaration du CPDI au sujet de la situation des chrétiens et d’autres communautés numériquement minoritaires en Iraq a été un message fort et qui a trouvé une grande résonance. Nous avons pu dire qu’un silence compromettant mettrait en question non seulement la crédibilité du dialogue entre chrétiens et musulmans, mais aussi celle des religions et de leurs adeptes.

 

► Un des signes de la place privilégiée du dialogue islamo-chrétien est la présence d’une Commission pour les Rapports religieux avec les Musulmans (CRRM). La CRRM fut instituée par le Pape Paul VI le 22 octobre 1974 – le même jour que la Commission pour les Rapports religieux avec le Judaïsme – comme organisme distinct mais lié au Secrétariat pour les non Chrétiens, devenu par la suite Conseil pontifical pour le Dialogue interreligieux (Pastor bonus, Constitution apostolique de Jean-Paul II sur la Curie romaine, 28 juin 1988).

 

La finalité de la Commission est de promouvoir et stimuler les rapports religieux entre musulmans et catholiques avec l’éventuelle collaboration d’autres chrétiens. Dans le cadre de telles compétences, la Commission est aussi à la disposition des organismes intéressés pour les informer et les aider à réaliser leurs devoirs (cf. Note historique sur la CRRM, Annuario Pontificio 2014, pp. 1837-1838).

 

Le Message que le Conseil envoie aux musulmans pour l‘Id al-Fitr (la fête de la rupture du jeûne) qui conclut le mois de jeûne du Ramadan, mérite une mention particulière, car il s’agit de l’initiative la plus ancienne du Dicastère envers les musulmans et celle qui s’adresse à eux tous, dans tous les pays. Outre les vœux faits pour une bonne et joyeuse fête, il y a toujours un thème qui est proposé à la réflexion commune des musulmans et des chrétiens. J’avoue que les réponses ou réactions au Message qui parviennent au Conseil de la part des musulmans sont en général peu nombreuses, mais quelque personnage important prend parfois la peine de répondre ; c’est, par exemple, le cas cette année du Président égyptien M. Abdel Fattah al-Sisi. Il n’en reste pas moins qu’il est difficile de mesurer la portée de ce geste annuel d’amitié. En outre, je ne peux pas ne pas exprimer quelque regret concernant le manque d’attention à ce sujet par les médias des pays à majorité islamique. En tout cas, restons réalistes et optimistes : c’est à nous de semer ; la croissance des semences est l’affaire du Seigneur (Cf. 1 Co 3, 6-9) : faisons-lui confiance !

 

► Un autre trait distinctif du dialogue islamo-chrétien promu par le PCDI est celui des divers partenariats avec des institutions islamiques.

 

Ø La collaboration entre le CPDI et la World Islamic Call Society a commencé dans les années 1970, avec un grand colloque qui s’est tenu à Tripoli (Lybie) en 1976. Toutefois, l’instrumentalisation politique de l’événement a poussé le Conseil à procéder avec plus de prudence. Les contacts ont repris par la suite et des colloques furent organisés conjointement, en alternant entre Rome et Tripoli. Une date importante : la création à Tripoli, le 18 mars 2002, d’un Comité de Coordination. La situation politique, déjà fragile, en ce temps-là, n’a pas permis d’organiser le dernier colloque programmé à Malte du 8 au 10 mars 2011.

 

Ø La collaboration avec le Centre pour le Dialogue de l’Islamic Culture and Relations Organization, ayant son siège à Téhéran (Iran), remonte au moins à 1994, avec l’organisation à Téhéran d’un colloque sur l’évaluation théologique de la modernité. Nous avons continué à nous rencontrer tous les deux ans, alternant entre Rome et la capitale iranienne. Nos partenaires shiites sont bien préparés et disposés à discuter de tous les thèmes, parmi lesquels figure celui de foi et raison dans le christianisme et l’islam, à la suite de la lectio magistralis de Benoît XVI à Ratisbonne. Je reviendrai plus loin sur cette question.

 

Ø Les débuts du Comité de Liaison islamo-chrétien entre le CPDI et l’International Islamic Forum for Dialogue, ayant son siège à Djeddah (Arabie saoudite), remontent à 1995. Ce contact a perdu de son importance après l’établissement à Vienne par l’Arabie saoudite - en collaboration avec l’Autriche, l’Espagne et le Saint-Siège (comme un Observateur-Fondateur) - du Centre International Roi Abdullah bin Abd al-Aziz pour le Dialogue interreligieux et interculturel.

 

Ø La conférence du Pape Benoît XVI - dont il a été question plus haut - a, comme nous le savons, suscité de fortes réactions chez beaucoup de musulmans, qui ont cru que le pape était d’accord avec le texte qu’il a cité, qui mettait en relation l’islam et la violence. Un accord fut signé en 2008 entre le CPDI et une délégation des signataires de la lettre ouverte adressée au pape et à d’autres chefs religieux chrétiens. Le "Forum catholique-musulman", qui tient son Séminaire tous les trois ans, aura sa troisième rencontre à Rome, en novembre 2014. Le Prince Ghazi bin Muhammad de Jordanie coordonne la partie musulmane, à travers, entre autres, l’Institut Royal pour la pensée islamique.

 

Ø Tout en ne pouvant pas parler d’un pur partenariat jordanien dans le cas précédent, il s’agit sans doute d’une initiative qui a vu la Jordanie, surtout en la personne du Prince Ghazi, comme protagoniste. L’autre partenaire, cette fois totalement jordanien, est l’Institut Royal pour les Études interreligieuses, fondé et présidé par le Prince El Hassan bin Talal. Nous avons eu notre troisième colloque en Jordanie, au mois de mai 2014.

 

Ø Un dialogue, pour le moment "gelé", est celui avec la prestigieuse institution al-Azhar (Égypte) qui, en 2001, a rompu toute relation à la suite d’un discours du pape Benoît XVI réclamant à la communauté internationale de veiller au sort des chrétiens vivants dans des pays à majorité musulmane. Nous avons toujours répété que nos portes restent ouvertes pour le dialogue. Entre-temps, les gestes de bonne volonté de la part du CPDI n’ont pas manqué.

 

Ø Des tentatives sont en cours pour établir un dialogue stable avec des organisations internationale islamiques en Indonésie, le pays musulman le plus peuplé au monde.

 

Cette longue liste des initiatives promues par le CPDI, organe pour le dialogue de l’Église universelle, ne doivent pas nous faire oublier le rôle irremplaçable des Églises locales. C’est là que chrétiens et musulmans vivent ensemble, plus ou moins bien, mais toujours appelés à vivre en frères, différents, il est vrai, mais toujours frères. Le CPDI essaie de soutenir ce dialogue de la vie et de prendre part à des initiatives organisées dans les diverses Églises.

 

Une autre constatation. Nous sommes conscients au CPDI des limites de notre dialogue et des défis qu’il doit relever : comment porter les fruits du dialogue de l’élite aux grass roots, favorisant la création et le renforcement d’une culture de la rencontre et du dialogue ? Comment avoir les médias comme "alliés" et non comme ennemis ? Comment influencer les manuels scolaires, le discours religieux, l’éducation en faveur d’une connaissance objective de l’autre et du respect de sa dignité et de ses droits inaliénables ?

 

Il ne serait pas juste de conclure cette intervention sans parler d’un "effet collatéral" positif du dialogue : la collaboration avec d’autres Églises et Communautés ecclésiales en vue du dialogue avec les musulmans, surtout entre le CPDI et le Conseil Œcuménique des Églises ; on se rencontre une fois par an pour un échange sur les activités et pour réaliser des projets en commun. Le dernier a été sur le témoignage chrétien (la conversion).

 

M’est avis que chrétiens et musulmans sont appelés à relever ensemble un triple défi :

 

1) Celui de l’identité (qui sommes-nous ? en qui croyons-nous ?)

2) Celui de la différence ("l’autre" n’est pas nécessairement un adversaire)

3) Celui du pluralisme (Dieu est mystérieusement présent et à l’œuvre en chacune de ses créatures).

 

CONCLUSION

 

► Vous l’aurez compris : nous sommes "condamnés" au dialogue. Nous évoluons dans un monde où tout se conjugue au pluriel y compris la religion.

 

Dans une société qui n’est plus sûre de son avenir et se désintègre, il est impératif de créer des espaces où chacun puisse être écouté, accueilli et compris. Des lieux où dans la sérénité, je puis connaître les valeurs d’autrui, tout en défendant les miennes.

 

Continuer à dialoguer - quand bien même on connaît la persécution - est un signe d’espérance.

 

À la question : « Devons-nous avoir peur de l’islam ? », je réponds : « non » !

 

NON, si nous sommes des chrétiens formés et informés, membres actifs dans l’Église, cohérents dans nos engagements, ouverts aux autres pour recevoir et donner.

 

Depuis Caïn et Abel, l’exclusivisme et le désir de sécurité ont toujours été dans le cœur de l’homme. L’histoire et les religions enseignent qu’il n’y a qu’un seul avenir possible : un avenir partagé. On le construit en famille, à l’école, à l’église et à la mosquée (à la synagogue).

 

► Voilà pourquoi le dialogue est devenu une nécessité.

 

Il commence toujours par l’accueil et le respect, comme l’a si bien suggéré Miroslav Volf : « En embrassant, j’ouvre les bras pour créer un espace en moi… mais pour l’autre. Les bras ouverts montrent que je ne veux pas seulement rester isolé et que j’adresse une invitation à l’autre à venir, à se sentir chez lui, chez moi. Dans une étreinte mutuelle personne ne reste intact, parce que chacun enrichit l’autre et cependant tous les deux restent eux-mêmes ».

 

 

+ Jean-Louis Cardinal TAURAN

Président du Conseil Pontifical Pour le Dialogue Interreligieux

Quelle est ma vocation ?

quelleestmavocation?

Proposer des réflexions

Proposer des réflexions

Messages du Pape

Messages du Pape

Le blog des jeunes cathos

Jeunes cathos blog

Le site des jeunes cathos

Cabochon site jeunes cathos

Prière pour les vocations 2017

widget JMV 2017

La WEB TV de la CEF

WEB TV